La revanche de Gaïa

Par Richard Mabey, Sunday Times, 29 janvier 2006

Après l’Ouragan Katrina, une blague noire Gaïenne, exprimée dans le jargon administratif de la Maison-Blanche, a circulé : “Mission accomplie contre les champs pétroliers du Golfe du Mexique. Quelques dommages collatéraux à la Nouvelle-Orléans”.

L’intuition largement répandue selon laquelle la longue souffrance de la nature finira par nous rendre ce que nous méritons, n’a jamais été aussi précisément datée, ni aussi misanthropique. Le dernier livre de James Lovelock ne traite pas non plus de la crise à venir à la suite du réchauffement planétaire. Bien qu’il se lise par moment comme le Livre de l’Apocalypse, sa vision de la “revanche” de la planète n’est pas une de ces attaques malveillante ou habile contre l’homo sapiens. La revanche de Gaïa traite en détail de la faillite des systèmes qui ont maintenu la terre habitable pendant des milliards d’années. Si Gaïa signifie l’interdépendance de tous les organismes terrestres, alors, bien que nous en soyons exclusivement responsables, son effondrement entraînera avec lui tous les organismes.

En ce sens, la Revanche de Gaïa n’est pas tant le fruit d’une nouvelle pensée de l’auteur que l’expression de son pessimisme croissant face au changement climatique et à notre répugnance à le prendre en compte. En 1979, lorsque Lovelock lança sa thèse de Gaïa — vision audacieuse d’une terre vivante, à la manière d’un organisme, dont la géologie et les formes de vie ont évolué de façon à maintenir un climat et une atmosphère favorable à la vie —, le réchauffement planétaire n’était pas plus qu’une rumeur. À l’époque, Lovelock semblait confiant dans le fait que les interconnexions complexes de Gaïa, liant les forêts et les algues océaniques à la formation des nuages, seraient capable de contrer le réchauffement planétaire, causé par la fabrication humaine de dioxyde de carbone. Aujourd’hui, alors que la température mondiale continue de croître sans cesse et que les désastres climatiques prolifèrent, James Lovelock pense que nous avons déjà dépassé le point de non-retour.

Ses idées lumineuses sur l’inter-connectivité de la vie forment la partie la plus efficace de son argument. Méditant sur la façon dont un phénomène comme Gaïa pouvait avoir “évolué” selon les lois darwiniennes, il demande : “Qu’est ce que le fait d’uriner a à voir avec le gène de l’égoïsme ?” (Il aime beaucoup les métaphores!). Se débarrasser de l’urée toxique est une manière extravagante d’utiliser l’eau et l’énergie, alors qu’elle pourrait être métabolisée bien mieux en azote gazeux. Mais si cela se passait ainsi, les nombreuses variétés de plantes ne bénéficieraient pas d’autant d’azote disponible. Il se peut que les plantes aient co-évolué avec les mammifères qui urinent et qu’en retour ces derniers aient bénéficié de l’augmentation de leur taille. Le darwinisme orthodoxe n’a pas souvent considéré que les organismes évolués étaient imbriqués dans leurs environnements réciproques. Ceux qui réduisent la capacité de leur environnement commun réduisent leurs chances de survie. On peut voir Gaïa comme la somme de tous ces réseaux, dépendants mutuellement les uns des autres.

Mais c’est la tempête imminente qui nous guette, le sujet central de ce livre. Ce qui affecte profondément Lovelock est l’évidence selon laquelle nous pourrions approcher “le point de non-retour” lorsque le réchauffement s’accélèrera soudain en s’auto-alimentant. Au rythme actuel, les températures globales augmenteront d’environ trois degrés dans les 50 prochaines années. À ce stade, les forêts tropicales commenceront à dépérir, rejetant d’énormes quantités supplémentaires de dioxyde de carbone. Les algues se raréfieront dans l’océan et elles cesseront de générer les nuages qui refroidissent la surface et absorbent le carbone. Le glacier du Groenland fondra et libérera suffisamment d’eau pour inonder de nombreuses villes de la planète. Suivront les récoltes perdues, les migrations humaines et l’émergence de “guerriers brutaux”. L’histoire nous est connue, mais pas dans nos esprits “cartésiens”. Le réchauffement planétaire n’est pas encore ancré dans notre inconscient collectif, de la manière dont la bombe nucléaire en fait désormais partie.

(…)

Commentaire: voilà, c’est dans ça qu’on va vivre nos quelques années restantes sur Terre mes amis. Et encore, Lovelock parie sur le nucléaire, alors que nous savons désormais que cette solution n’est pas viable. Vous n’êtes évidemment pas sans savoir que ce genre de livres et de preuves scientifiques se multiplient. Lovelock n’est qu’un auteur parmi d’autres, et le réchauffement climatique n’est qu’un des problèmes auxquels nous sommes confrontés (pic pétrolier, nucléaire, explosion démographique…)

Ce que je trouve incroyable, c’est que le confort que nous avons encore aujourd’hui n’est plus qu’une illusion, un bout de gâteau qui reste d’une fête belle et bien finie. C’est un peu comme si on était à vélo et qu’on venait de dévaler une grande descente: on a encore de l’élan, mais on ne sait pas très bien pour combien de temps, et devant nous approche une terrible montée…

Il n’est pas question ici de culpabiliser (“notre espèce n’a pas su” etc.), les générations précédentes se sont débrouillées comme elles ont pu, et je ne crois pas que l’être humain pourra changer sa nature de manière significative en quelques années. C’est juste qu’il me semble difficile de nier que tout risque de changer de manière spectaculaire ces prochains temps, même si on ne sait pas très bien concrètement à quel moment les premiers effets se feront ressentir en Suisse – peut-être même aurons-nous le temps de vivre cinquante belles années jusqu’à notre mort!

Pour les tentatives de sauvetage, les solutions politiques et tout ça, je n’ai pas d’avis. Je ne m’y connais pas assez. Par contre, sur ce Titanic qui file droit vers l’iceberg, chacun doit réfléchir à l’attitude qu’il veut adopter: tout faire pour tenter de freiner ou de tourner, se battre pour une place sur les quelques canots de sauvetage, laisser la place à d’autres sur ces mêmes canots, ou peut-être se rendre tranquillement au bar du bateau, siroter un bon whisky en écoutant un morceau de belle musique – autrement dit jouir jusqu’au bout de ce que l’humanité a produit de meilleur, en attendant le naufrage le plus sereinement possible.

Ce n’est pas du pessimisme. Ces peurs traversent bel et bien nos générations. Faire comme si aucun danger ne nous menaçait, c’est laisser ces menaces ronger notre inconscient. Je travaille dans le domaine de la migration, et je vois très bien qu’une partie croissante de la population suisse, très informée de la destruction de son environnement, transforme la menace qui pèse sur sa survie en haine de ces personnes qui, de manière plus visible qu’une augmentation du CO2 ou de la radioactivité, changent son quotidien: les immigrés. C’est un transfert trop facile, et il est trop tentant pour certains de s’en servir pour conquérir le pouvoir.

C’est pourquoi nous devons parler ouvertement de ces menaces, affronter le fait que nous risquons de perdre notre confort sans quoi, les yeux à demi-clos mais sentant l’imminence du danger, nous risquons de faire de graves bêtises et de sombrer dans nos propres conflits. Il ne faut surtout pas perdre dans une panique aveugle toutes les qualités de notre espèce: l’intelligence, la contemplation, la compassion, la solidarité, l’humour, l’expression artistique,…

C’est cela ma position: peut-être que ces prochaines années ou ces prochains siècles vont être les plus difficiles pour l’être humain, mais il est de notre responsabilité de nous comporter en dignes représentants de ce que notre espèce a su faire de mieux. Je ne sais pas ce qui nous attend, et personne ne le sait très bien, mais jusqu’au bout nous devons nous comporter en homo sapiens sapiens, brandir fièrement la bannière de ce groupe, peut-être minoritaire, d’êtres humains qui sont conscients à la fois des qualités de leur race et des beautés du monde, et qui ne cessent de leur rendre hommage.


2 Commentaires on “La revanche de Gaïa”

  1. Philippe dit :

    >Et encore, Lovelock parie sur le nucléaire, alors que nous savons désormais que cette solution n’est pas viable.

    Je ne suis pas pour le nucléaire, mais qu’est ce qui permet d’affirmer que ce n’est pas viable? Il me semble que c’est un peu le phénomène de l’avion: un crash, beaucoup de mort d’un coup, donc on en déduit que c’est “mal”. Mais si tu compares aux alternatives existantes comme le charbon et autres le bilan est nettement plus positif… sans parler du fait que si on mettait la sécurité des gens en tête de ligne, ce qui se passe à Fukushima ne serait jamais arrivé. Je ne dis pas que le nucléaire est infaillible, mais tout les drames nucléaires jusqu’à présent sont une cause relativement direct de l’homme (expérimentation foireuse, refus de mettre à jour une centrale vers le dernier modèle, etc).

    Bien entendu la réelle solution ce trouve dans une diminition de la demande en énérgie et dans la recherche d’une meilleure utilisation de celle qui nous est donnée chaque jour par le soleil/vent/rivière (l’énergie du soleil produite sur 300×300 km2 suffit à alimenter la terre). Apparement certains pays (l’Allemagne) commencent a faire le bon geste: http://www.olino.org/us/articles/2009/07/06/desertec-can-provide-whole-europe-with-solar-energy mais il faudra voir dans quelle mesure les autres pays suivent.

    > C’est juste qu’il me semble difficile de nier que tout risque de changer de manière spectaculaire ces prochains temps

    Je pense que justement le problème c’est que tout ne vas pas changer de manière spéctaculaire, mais au contraire “petit à petit” (étalé sur 20-30 ans), du coup hélàs ça endort et ça donne plutot envie de ne rien faire et de profiter tant qu’on peut.

    “Idéalement”, s’il arrivait quelquechose à l’europe qui montre clairement que le style de vie inadéquat à la planète a des impacts dans la vie des gens, je pense que les choses bougeraient beaucoup plus vite.

  2. Doc Ronron dit :

    Ta réaction sur le nucléaire est une réaction de scientifique: si tout était prévu, alors les accidents n’arriveraient pas. Je ne dis pas qu’on ne peut pas, théoriquement, faire des centrales qui éliminent tous les risques d’accidents. Le problème, et toi-même tu le dis, c’est le facteur humain. Une centrale est construite par une société humaine, faillible par définition. Scientifiquement, on peut résoudre les risques à presque zéro, mais il y aura toujours des entreprises corrompues, des lobbyistes habiles et des gouvernements peu regardants. Sans parler de l’instabilité politique: tu peux prévoir au Japon une centrale qui résiste à tous les tsunamis, mais si Kim Jong-Il décide de balancer un pétard dessus… Une société humaine est trop instable pour manipuler des combustibles qui brûlent et sont radioactifs pendant des milliers voire des millions d’années. Même si c’est possible de faire juste pendant quelques décennies, il y a toujours le risque que ça ne le soit plus le siècle d’après.

    Tout indique que la Suisse et d’autres pays vont désormais suivre l’exemple de l’Allemagne, au moins ça!

    L’aspect “spectaculaire” de la chose dépend de la sensibilité de chacun. Pour moi, les photos qui montrent la différence de niveaux des glaciers sont déjà spectaculaires. Mais je ne voulais pas forcément parler de prise de conscience. Pour pas mal de scientifiques il est trop tard et nous allons de toute façon vers l’inconnu.


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