“Ici, c’est Fukushima”
Publié : avril 5, 2011 Filed under: Autruiscrit Laisser un commentaire »La gravité des événements japonais nous place devant l’évidence: nulle géographie n’est isolée ou sauve d’une autre. Le choc n’est rien de moins que mondial. N’entendez par là ni la compassion quasi immédiate, les déplacements d’un nuage ou panache radioactif, l’activité frénétique des médias, les soubresauts des différentes places financières, ni les discours inquiets de nos politiques, les questions posées ici et ailleurs sur les velléités (passées et futures) du lobby nucléaire, les inquiétudes communes quant à ce que nous réservent les jours, semaines, mois, années et siècles à venir. Le monde, comme le remarque si justement Jean-Stéphane Bron dans son article Les poussières de Fukushima (LT du 21.03), fait tout simplement irruption dans notre maison. Faisant fi des échelles, des distances et des différences, le monde, un, se rappelle à nous, dans ce lieu que nous habitons, tout comme l’on habite le monde.
Ce monde qu’une mondialisation technico-économique abrutissante a paradoxalement oblitéré de nos esprits et de nos consciences. Mondialisation avalant et régurgitant tout, à l’intérieur de laquelle il est si difficile de percevoir le monde et de saisir sa réalité immédiate, la mondialité. Devenue lieu commun, banale et omniprésente à la fois, la mondialisation est venue borner l’horizon et faire barrière à nos actions et tentatives de compréhension du monde.
Assumons cette mondialité qui nous accompagne depuis toujours, retrouvons le côté solidaire de nos géographies. Oui renouvelons à la manière d’Edouard Glissant une pensée du monde à travers ce qui nous est commun. Le commun n’a ni début ni fin géographique. Il est à la fois dans la partie et dans le tout, dans ce lieu et dans le monde, là autour.
A nos antipodes, les événements de Fukushima ont levé une partie du voile. Notre relation au nucléaire, de plus en plus dissimulée par des discours tournés vers les bienfaits du progrès et l’absolue nécessité d’une indépendance énergétique, devient mondiale au sens où on ne peut y échapper. Un lieu lointain, sous le coup d’un événement hors du commun, se fait proche, se démultiplie pour faire écho aux lieux d’ici que nous croyions si bien connaître et qui, du coup, nous apparaissent étrangers, distants, menaçants. Disparu le local, le lieu circonscrit, désormais chaque lieu est la partie inséparable d’un tout qui prend d’abord sens ici. La perception du monde n’est possible qu’à partir d’un ici fondé.
Aussi fort soit-il, le bruit actuel du monde va peu à peu s’estomper. Les sirènes vont se taire. Le feu qui couve s’éteindre. La blessure se refermer. Le proche va redevenir proche, le lointain lointain. Et puis sous le coup d’une nouvelle catastrophe, d’une prise de conscience, d’un appel ou d’un événement mondial (pas forcément mondialisé), le bruit du monde va reprendre, inlassable, battant à nos tempes.
En tant qu’événement-monde Fukushima doit servir, à l’instar de Maïak, Three Miles Island ou Tchernobyl, de point d’appui, de lieu d’où nous retourner afin de considérer et de penser au gré des mouvements qui secouent un monde redevenu infiniment nôtre.
Notre maison à tous, l’écoumène terrestre, ne connaît de frontières. Le monde, habitation de tous, commence ici. Ici, c’est Fukushima.