Une doctrine éternellement vivante
Publié : avril 23, 2011 Filed under: Autruiscrit Laisser un commentaire »Notre erreur fatale est de chercher des paradis pérennes. Des plaisirs qui ne s’usent pas, des attachements persistants, des caresses à la vitalité des lianes: l’arbre meurt mais leurs entrelacs continuent à verdoyer. Cette obsession de la durée nous fait manquer tant de paradis fugaces, les seuls que nous puissions approcher au cours de notre fulgurant trajet de mortels. Leurs éblouissements surgissent dans des lieux souvent si humbles et éphémères que nous refusons de nous y attarder. Nous préférons bâtir nos rêves avec les blocs granitiques des décennies. Nous nous croyons destinés à une longévité de statues.
Le paradis qui m’a appris à ne pas me prendre pour une statue se trouvait dans un lieu difficile à définir. Un espace intermédiaire entre une immense zone industrielle et un coin d’ancien village qui se mourait (…).
Ce jour-là, une sérénité pareille sembla ne plus me suffire. L’amertume que j’avais accumulée, dès le matin, me fit désirer un changement ample, radical, une révolution qui effacerait la haine de la face du monde et de tous ces visages grimaçants que j’avais croisés en venant au hameau: des hommes et des femmes s’écrasant dans le bus et, auparavant, à l’orphelinat, ce type qui m’avait frappé au visage, son esclaffement de jouissance à la vue de mon sang. Mais aussi la sombre masse d’ouvriers que l’usine avalait chaque jour et rejetait le soir, en un magma de corps fourbus, de regards éteints. Il fallait accélérer la marche de l’Histoire vers l’avenir promis, vers cette ville idéale où les hommes deviendraient enfin dignes de ce nom.
Pour la première fois, j’en parlai à mon amie. Je me levai même du banc, je gesticulais, m’enthousiasmant de plus en plus tant ce rêve me paraissait, en paroles, proche et réalisable. Oui, une société fraternelle, un mode de vie excluant la hargne et l’avidité, un projet qui fédérerait toutes les bonnes volontés, enchaînées pour le moment dans la petitesse de l’individualisme. Je pense avoir évoqué aussi la disparition de l’Etat perdant toute utilité car les hommes formeraient une seule communauté où la police, l’armée, les prisons seraient superflues. Je savais que Lénine le promettait dans sa vision de l’avenir… C’est cela, une communauté d’hommes destinés à être heureux!
“Et maintenant, tu n’es pas heureux?” demanda soudain Vika.
La question me désarçonna.
“Euh… Si… Mais je ne parlais pas de moi. Je voulais dire que… en général, cette société nouvelle va permettre aux autres aussi de vivre dans la joie…
- Je ne comprends pas. Tous ces gens que tu veux rendre heureux dans le futur, qu’est-ce qui les empêche de le devenir maintenant? De ne pas haïr les autres, de ne pas être avides, comme tu dis. Au moins, d’éviter de frapper son prochain au visage…
- C’est que… tu vois… je pense qu’ils ignorent la vrai voie. Il faut leur expliquer. Il faut proposer un projet, une théorie… Oui, une doctrine!
- Une doctrine? Pour quoi faire? Nous sommes heureux ici, reconnais-le. Nous sommes heureux parce que l’air sent la neige et le printemps, parce que le soleil a chauffé les planches, parce que… Oui, parce que nous sommes ensemble. Est-ce que les autres ont besoin d’une doctrine pour venir sur cette rive, regarder les plaines blanches au-delà de la Volga, voir cet oiseau voler d’une branche à l’autre dans les saulaies?”
J’aurais préféré entendre une argumentation politique ou morale, une contestation théorique. Mais les paroles de Vika exprimaient une vérité visible et concrète, difficile à réfuter. Ce ciel, cette neige, le ruissellement sonore des eaux sous l’épaisseur des glaces… Je forçai la véhémence de notre désaccord pour dissimuler ma confusion:
“Ah, si tout était si simple! Bien sûr qu’ils pourraient venir ici, contempler le fleuve, respirer le bon air. Mais ils doivent travailler! Tu oublies qu’il s’agit de la classe ouvrière…”
Elle ne répondit pas tout de suite, resta un moment immobile, les yeux clignant doucement sous l’abondance du soleil. Puis, d’une voix sèche, impersonnelle me demanda:
“Tu sais ce que cette classe ouvrière fabrique dans les ateliers de l’usine?
- Je ne sais pas… Des engrais peut-être, ou bien des trucs de céramique…
- Oui, des engrais… Très explosifs. L’usine fournit des produits chimiques à d’autres entreprises qui en font les charges des obus et des bombes. Ne le dis à personne, sinon tu auras des ennuis…”
Elle se tut puis ajouta d’une voix redevenue calme:
“L’avenir dont tu parles est très beau mais trop complexe. C’est comme si, pour admirer ce fleuve, les gens étaient obligés de construire des gradins en béton armé. À quoi bon? Ce vieil embarcadère nous suffit. Ce qu’il faudrait expliquer aux autres c’est que la seule doctrine vraie, elle est toute simple. Elle tient au fait de… de s’aimer.”
Extraits du “Livre des brèves amours éternelles“, Andreï Makine, 2011.