American flavor
Publié : août 1, 2011 Filed under: Voyage 1 Commentaire »Freeway 138, mile 21, je m’éloigne enfin de la double ligne jaune, tourne à droite, gare ma Dodge Caliber entre deux énormes pick-ups, levier de vitesses automatiques sur P, éteins le moteur. Devant moi un vieux motel, dont le néon rouge annonce: vacancy. Pas étonnant, l’endroit, bien que soigné, semble délavé. Mes jambes se déplient difficilement, mais me portent néanmoins vers la maison au toit moussu au bord duquel penche un panneau blanc office. Un autre panneau, en forme de coeur et aux couleurs du drapeau US, annonce: Proud American.
Un septuagénaire à la démarche énergique vient à ma rencontre. C’est Dave Watkins, le propriétaire du lieu. Il est plus petit que moi, ses yeux sont clairs, il porte une casquette de baseball, des grosses bretelles rouges et des baskets blanches. Il était occupé à tailler un arbre je crois. L’affaire sera vite emballée, car les motels sont rares dans la région, et je suis fatigué. Mais Mr Watkins me montre tout de même la cabin qu’il me propose pour 45 dollars. La pièce est minuscule, la décoration, le mobilier et l’électroménager doivent dater des années ’70 au moins. J’y trouve un certain charme vintage. Mr Watkins tâche avec assiduité de me convaincre que tout fonctionne. Je m’imagine pendant deux secondes lui expliquer ce qu’entend un jeune citadin par charme vintage, mais je renonce vite à tenter l’expérience. Une petite terrasse donne sur la rivière quelques mètres en contrebas – il est plus sûr de s’extasier à ce sujet.
Mr Watkins est plutôt bavard. Il m’explique que c’est dans ce cabanon qu’il a grandi. Son père est arrivé en 1949 au bord de l’Umpqua River. Il a acheté ce terrain et a construit les bâtiments de ses propres mains. À travers les souvenirs de Mr Watkins, je reconstruis peu à peu l’histoire du lieu: avant le tourisme l’industrie du bois, avant l’industrie du bois la mine, avant la mine les indiens. Mr Watkins, lui, a travaillé pour l’Etat, dans une administration quelconque, toute sa vie. Il était l’élément masculin d’une équipe composée exclusivement de femmes. Pour se venger de cette infériorité numérique, il les appelait le Y crew – as there were only Betty, Daisy, Sally you know…
Pour régler l’affaire, nous retournons dans le bureau du motel. Celui-ci croule de pierres, fossiles, pointes de flèches d’indiens, et autres trésors que Mr Watkins a amassés lors de ses fréquentes ballades sur les hauteurs, là où se trouvait Bohemian mine à l’époque de la ruée vers l’or. Au-dessus du calendrier du motel, sur un grand panneau, sont punaisés des dizaines de polaroïds défraichis sur lesquels des pécheurs montrent fièrement leur prise du jour. Les poissons ont toujours plus ou moins la même taille, la même forme, mais le temps efface peu à peu les photos les plus anciennes.
Je prends la clé et me dirige vers la Dodge pour chercher mes affaires. Un aboiement aigu attire mon attention à mes pieds, où tente de se dresser sur ses pattes arrières une chienne si grosse que ses membres dépassent à peine de son corps. Mr Watkins me lance depuis le perron de son bureau:
- Her name is Casey. She’d do anything for food.
- So you’re going on with the Y crew Mr Watkins…
J’entends dans mon dos son gloussement.
—
Un peu plus tard, je reste assis au bord de la rivière, sur une pierre encore chaude sur laquelle le soleil a dû taper toute la journée. Je sèche lentement. L’eau était glaciale, et je sens un picotement dans mes jambes qui se réchauffent. Devant moi un paysage en trois couches: la rivière émeraude et ses tourbillons, la forêt de pins, et un ciel bleu roi dans lequel tournoient quelques oiseaux – des aigles? En fixant le courant, je laisse couler mes pensées.
Cette rivière a vu vieillir sur ses rives deux générations de Watkins. Et avant, les indiens. La rivière se souvient-elle de leurs silhouettes? Une rivière a-t-elle une mémoire? La crue de 1964, par exemple, elle s’en souvient. Un flot déchaîné, résultant de la rencontre entre une tempête d’Alaska et un typhon du Pacifique, a déposé en haut de grands rochers d’immenses troncs d’arbres qui blanchissent depuis au soleil, comme de gros lézards qui attendraient la prochaine inondation pour foutre le camp et peut-être, un jour, rejoindre l’océan.
Je remonte le petit sentier jusqu’au motel et aperçoit Mr Watkins qui range ses outils. Je n’ai pas osé le lui demander, mais je crois qu’Ellen Watkins a, elle, déjà rejoint l’océan. En attendant la prochaine crue, son mari débroussaille le chemin qu’empruntent les clients du motel pour aller jusqu’à la rivière. Le soir, seul devant la télé, il boit quelques bières qu’il a achetées à la station-service d’à côté. Pour passer le temps.
Idleyld Park, 29 juillet 2011.

J’aime beaucoup!