Si loin du trésor

Et ce printemps! Te souviens-tu de ce printemps après la pluie grise de Toulouse? Cet air si neuf qui circulait entre les choses. Chaque femme contenait un secret: un accent, un geste, un silence. Et toutes étaient désirables. Et puis, tu me connais, cette hâte de repartir, de chercher plus loin ce que je pressentais et ne comprenais pas, car j’étais ce sourcier dont le coudrier tremble et qu’il promène sur le monde jusqu’au trésor.

Mais dis-moi donc ce que je cherche et pourquoi contre ma fenêtre, appuyé à la ville de mes amis, de mes désirs, de mes souvenirs, je désespère? Pourquoi, pour la première fois, je ne découvre pas de source et me sens si loin du trésor? Quelle est cette promesse obscure que l’on m’a faite et qu’un dieu obscur ne tient pas?

Antoine de Saint-Exupéry, Courrier Sud

Anxiété

Extraits du livre Anxiété / Les tribulations d’un angoissé chronique en quête de paix intérieure de Scott Stossel:

« J’ai été stupéfait que l’aveu de ma propre anxiété lors d’un dîner puisse déclencher une avalanche de confessions personnelles détaillant épisodes anxieux et traitements pharmacologiques. (…) Peut-être que ces témoignages prouvent que les grands groupes pharmaceutiques ont réussi à médicaliser une expérience normale et à commercialiser des drogues afin de la « traiter ». Il se peut enfin qu’il se trouve davantage d’individus que je ne le pensais qui luttent contre l’anxiété. »

« Le père de Kierkegaard avait abjuré sa foi (maudissant Dieu, en fait), et c’est ainsi que le jeune Soeren se trouva très préoccupé de la question de savoir s’il devait croire dans le Christ ou le rejeter. La liberté de choix entre ces deux options – et l’incapacité de discerner avec certitude laquelle est juste – est, selon Kierkegaard, la source principale d’anxiété. (…)

Lorsque l’homme a perdu sa foi en Dieu et en la raison, estiment des existentialistes comme Sartre et Kierkegaard, il s’est trouvé sans ancrage dans le monde et, du même coup, est devenu le jouet de l’angoisse. Mais pour les existentialistes, ce qui engendre l’anxiété, ce n’est pas à proprement parler l’absence de Dieu dans le monde, mais plutôt la liberté de choisir entre Dieu et son absence. (…)

Comme l’écrit Walter Kaufman dans son ouvrage Existensialism from Dostoievsky to Sartre: « Quand je contemple mes possibilités, j’éprouve l’effroi induit par le « vertige de la liberté » (Kierkegaard), et c’est dans la crainte et le tremblement que je fais mon choix. »

Nombreux sont ceux qui tentent de fuir l’angoisse en fuyant le choix. Ce qui permet de mieux comprendre l’attrait pervers des régimes autoritaires. Les certitudes qu’offre une société rigide supprimant cette liberté peuvent être très rassurantes. Ce sentiment de sécurité explique pourquoi des périodes de bouleversement produisent si souvent des leaders et des mouvements extrémistes. (…) Mais fuir l’anxiété, estime Kierkegaard, est une erreur parce que l’angoisse est une « école » qui apprend aux individus à accepter la condition humaine. »

« Chaque fois que, dans le DSM, le périmètre d’un trouble psychiatrique s’élargit ou se réduit, il s’ensuit d’impressionnantes répercussions sur toute une série de paramètres, qu’il s’agisse de remboursements d’assurances, des profits des laboratoires pharmaceutiques ou encore des perspectives professionnelles des thérapeutes dans leurs différentes spécialités. Un certain nombre de psychiatres ou de détracteurs de l’industrie pharmaceutique vous expliqueront que les troubles anxieux n’existent pas en tant que tels mais ont été inventés par les grands laboratoires dans le but de ponctionner l’argent des patients et des compagnies d’assurances.

Ces critiques font valoir qu’assimiler des émotions humaines tout à fait normales à des pathologies psychiatriques en les étiquetant « trouble social anxieux » ou « troubles anxieux généralisé » permet avant tout de vendre des médicaments qui dégagent de juteux bénéfices. « Ne les laissez pas réduire la totalité de votre existences à des expressions comme « dépression clinique », « troubles bipolaires » ou « trouble anxieux » », enjoint Peter Breggin, psychiatre formé à Harvard et devenu l’un des plus féroces pourfendeurs de l’industrie pharmaceutique. »

« Dans la vie moderne, les occasions d’éprouver ce que James qualifie de peur « véritable », semblable au genre d’effroi qu’on peut connaître dans l’état de nature – quand on est poursuivi par un tigre à dents de sabre ou que l’on tombe nez à nez avec des membres d’une tribu ennemie, par exemple – sont relativement rares, en tout cas dans le quotidien de l’Occidental moyen. Les événements qui tendraient de nos jours à déclencher une réaction physiologique du type combat ou fuite (le regard désapprobateur de votre patron, la mystérieuse lettre que votre femme a reçue de son ex, la présentation d’un dossier de candidature dans université, l’effondrement de l’économie, l’omniprésente menace du terrorisme, la faillite de votre caisse de retraite) ne font pas partie des menaces devant lesquelles cette réaction vous sera d’un quelconque secours. Pourtant, une fois cette réaction d’urgence déclenchée, surtout chez les êtres cliniquement anxieux, le sujet va baigner dans un afflux d’hormones de stress préjudiciables à sa santé. Ce qui s’explique de la façon suivante: que vous soyez aux prises avec une crise anxieuse d’origine névrotique ou répondiez à une véritable menace, agression ou incendie, par exemple, l’activité autonome de votre système nerveux reste grosso modo la même. L’hypothalamus, structure du cerveau de la taille d’une amande située juste au-dessous du tronc cérébral, sécrète une hormone appelée corticolibérine (CRF). Celle-ci va déclencher dans la grande pituitaire (une structure de la taille d’un petit pois située à l’extrémité inférieure de l’hypothalamus) la sécrétion de l’hormone corticotrope (ACTH), laquelle va ensuite être transportée par le sang jusqu’aux reins où elle provoquera une décharge d’adrénaline et de cortisol par les glandes surrénales. Celles-ci vont accroître la libération de glucose dans le sang, et accélérer le rythme cardiaque, produisant l’état d’extrême excitation qui peut s’avérer si utile en cas de danger avéré mais si nuisible dans un contexte d’attaque de panique ou d’anxiété chronique. Un niveau élevée de cortisol pendant une période prolongée, cela a été amplement démontré, a de multiples effets délétères: tension trop élevée, chute des défenses immunitaires, rétrécissement de l’hippocampe – une structure cérébrale indispensable au bon fonctionnement de la mémoire. Une réaction physiologique anxieuse au moment approprié peut donc vous sauver la vie; cette même réaction intervenant trop souvent et au mauvais moment risque, à l’inverse, de raccourcir votre existence. »

« Le Dr W. considère que l’anxiété et les symptômes de panique servent, selon ses propres termes, d' »écran protecteur » (dénommé par Freud « défense névrotique ») contre la souffrance aiguë associée au fait d’affronter une perte, la mortalité ou tout ce qui peut menacer l’estime de soi (en gros ce que Freud appelait l’ego). Dans certains cas, l’anxiété intense ou les symptômes anxieux que peuvent éprouver les patients sont autant de diversion névrotiques par rapport à une image de soi négative, un sentiment d’inadéquation, ou du moins une façon de supporter ce que le Dr W. appelle les « blessures du soi ».

Pendant longtemps, j’ai jugée les études et recherches de pointe sur l’anxiété plus scientifiques et plus convaincantes que la théorie du Dr W., qui privilégiait une problématique existentielle. C’est toujours le cas, mais mon thérapeute a su me convaincre au moins partiellement: les interprétations du syndrome anxieux fondées sur la recherche d’une signification existentielle m’apparaissent désormais à certains égards plus intéressantes que l’approche biomédicale aujourd’hui prédominante. »

« Les thérapeutes d’orientation plus psychanalytique ont tendance à se concentrer sur la vision que le patient atteint de phobie sociale a de lui-même: celle d’un être humain profondément déficient, dégoûtant et dénué de valeur intrinsèque. Kathryn Zerbe, psychiatre à Portland, dans l’Oregon, affirme quant à elle que la peur la plus profonde du phobique social est que les autres finissent par découvrir son vrai moi, c’est-à-dire son inadéquation intrinsèque. Pour ce de type de patient, une apparition en public, de quelque nature qu’elle soit, qu’il participe à un concert, à une compétition sportive ou à une conférence, est virtuellement terrifiante parce que l’échec révélera sa faille et son inadéquation intimes. Ce qui signifie qu’il doit s’évertuer à projeter une image vécue comme fausse, une image de confiance, de compétence et même de perfection. Cette « gestion de l’impression produite » selon l’expression du Dr W., si elle constitue sans doute un symptôme d’anxiété sociale, semble bien avoir d’abord et avant tout un rôle anxiogène – selon cette même spécialiste. Une fois que vous avez investi dans la perpétuation d’une image publique qui semble inauthentique à votre moi intime, vous vous sentez en perpétuel danger d’être démasqué, vu comme un imposteur: une seule erreur, un instant où vous avez laissé percer votre anxiété ou votre faiblesse, et voici votre façade de compétence et de réussite exposée pour ce qu’elle est, à savoir un masque conçu pour dissimuler le moi vulnérable qu’il recouvre. C’est pourquoi l’enjeu d’une apparition publique est énorme: réussir signifie alors préserver la perception de sa valeur, et donc son estime de soi. Echouer signifie dévoiler le moi honteux qu’on s’efforce si difficilement de cacher. La gestion de l’impression est épuisante et stressante – on vit avec la peur permanente que, selon les termes du Dr W., le château de cartes qu’est votre moi projeté ne s’effondre. »

« Avant les expérimentation de la pharmacologie, l’interprétation du sens de l’anxiété du patient était décisive: que signifie votre phobie des hauteurs, des rats ou des trains? Quel message vous adresse-t-elle? L’imipriamine a vidé l’anxiété d’une bonne part de sa signification philosophique. Les recherches pharmacologiques ont montré que l’anxiété n’était qu’un symptôme biologique, ou phénomène physiologique, un processus mécanique dont les raisons importent peu.

Pourtant, aux yeux des philosophies comme Kierkegaard ou Sartre, l’anxiété recèle sans aucun doute une signification. Pour eux, comme pour les psychothérapeutes qui se refusent à réduire les états cérébraux à leur soubassement biologique, l’anxiété n’est pas une manifestation qu’il conviendrait d’éviter ou de traiter à coup de médicaments. Elle se présente au contraire comme l’outil le plus propice pour une découverte de soi, ou (dans sa version new age) une réalisation personnelle.

Le Dr. W. en est convaincu. « Plongez aux coeur du danger, aime-t-il à répéter, citant un proverbe chinois, car c’est là que vous trouverez la sécurité. »

Pour les biologistes post-darwiniens, l’anxiété est une dispositif mental et physiologique qui a pour fonction de nous garder sains et saufs. Elle accroît notre vigilance, nous prépare à combattre ou à fuir. Etre anxieux peut nous rendre réceptifs aux menaces physiques présentes dans le monde qui nous entoure. Freud, pour sa part, estimait que l’anxiété ne nous sensibilisait pas seulement aux menaces provenant du monde extérieure mais aussi à celles que recèle notre intériorité. L’anxiété, de ce point de vue, est le signe que notre psyché tente de nous adresser un message. Chasser cette anxiété  au moyen de médicaments plutôt que d’écouter ce qu’elle s’efforce de nous dire – opter pour le bonheur sur ordonnance de préférence à l’écoute attentive. n’est peut-être pas l’option la plus sensée si nous voulons nous épanouir.

L’anxiété peut constituer le signal qu’un changement est nécessaire, que notre vie l’exige. Or, ce signal risque fort d’être éclipsé par les médicaments. »

« Je crois qu’il est possible d’être simultanément sceptique au sujet des prétentions de l’industrie pharmaceutique, inquiet des conséquences à long terme d’une telle consommation de médicaments pour la population et sensible aux compromis existentiels qu’entraîne la consommation de psychotropes, sans être idéologiquement opposé à un usage judicieux de ces médicaments ».

Commentaire: cette posture me paraît étrange. Comment éviter d’être alors totalement inconséquent? En fixant une limite de consommation propre à chacun? En prenant des médicaments dans le but immédiat de réduire ultérieurement les doses voire de s’en défaire complètement?

« Les enfants et même les petits-enfants de survivants de la Shoah montrent de plus importants signes psychophysiologiques de stress et d’état anxieux – tels des niveaux augmentés de diverses hormones de stress – que des groupes d’enfants et de petits-enfants de même origine ethnique mais n’ayant pas été exposés à la Shoah. Lorsqu’on montre à ces petits-enfants des images stressantes n’ayant pas de rapport direct avec la Shoah (des images de violence en Somalie, par exemple), ils réagissent de manière plus extrême que leurs pairs, à la fois dans leur comportement et dans leur psychologie. Comme me l’a expliquer le John Livingstone, un psychiatre spécialisé dans le traitement des victimes de traumatismes, « c’est comme si les expériences traumatiques s’incrustaient dans les tissus de l’organisme et se transmettaient à la génération suivante. » »

La théorie des humeurs d’Hippocrate présentait déjà l’idée que les individus étaient prédisposés à tel ou tel état psychique en fonction de leurs prédispositions physiologiques. « La science moderne a démontré qu’il avait pour l’essentiel raison quant à la fixité du tempérament à sa base biologique. Les conclusions provisoires d’études initiées par les successeurs de Kagan corroborent sa théorie tenue de longue date, à savoir que le tempérament anxieux est un phénomène innée, génétiquement déterminé, qui concerne un pourcentage de la population relativement constant. »

« Ces études génétiques aux dénominations alphabétiques austères, qui se comptent par centaines sinon par milliers, peuvent sembler absurdement réductrices. Il y a quelques années, un article du New York Times mentionnait des recherches qui prétendaient avoir démontré une corrélation entre certaines variantes de deux gènes humains AVPR1a et SLC6A4 d’une part, et d’autre part un « talent pour les performances de danse créatrive ». La bonne nouvelle, je suppose, est que si cela modifie la façon dont nous concevons le caractère et le destin, cela pourrait aussi changer notre conception du courage et de la lâcheté, de la honte et de la maladie, des troubles mentaux et des stigmates qui y sont associés. Si l’extrême anxiété est due à des anomalies génétiques, en quoi serait-elle plus honteuses que la sclérose multiples, la fibrose kystique ou les cheveux noirs et, par extension, toute maladie ou caractéristiques physique liée à l’ADN de chacun?

Il y a cinquante ans, nous pouvions à bon droit blâmer le comportement maternel pour nos névroses, nos malheurs et les divers troubles de comportement dont nous avions hérité. Aujourd’hui, peut-être pouvons-nous encore incriminer nos mères, mais au regard des gènes qu’elles nous ont transmis, et non de leur comportement ou de blessures émotionnelles qu’elles  nous ont infligés. »

Commentaire: peut-on vraiment blâmer quelqu’un pour les gènes qu’il ou elle nous a transmis!?

« Les psychothérapeutes de Chester se sont efforcés de l’aider à apaiser son surmoi. « La thérapie a mis en évidence la tendance du patient à l’autodénigrement comme un facteur important de sa dépression. Elle s’avère plus rigide et excessive que sa confiance en ses talents et qualités. » (…) Malgré ces capacités d’universitaire ou d’administrateur maintes fois démontrées, il n’est jamais parvenu à surmonter ses complexes d’inefficacité et d’infériorité. L’objectivité la plus élémentaire oblige à reconnaître qu’il jouissait d’un respect considérable aussi bien parmi les étudiants qu’auprès de ses collègues professeurs. Pourtant, à l’automne 1947, il se considérait lui-même comme un imposteur, incapable de s’acquitter de la tâche qui consistait à rédiger des cours d’une solidité et d’un intérêt suffisants pour ses étudiants. »

«  »Le principal problème des Américains est celui du choix, écrivait en 1970 le sociologue Philip Slater. Les Américains sont contraints de faire plus de choix au quotidien qu’aucun peuple dans l’histoire, en s’appuyant sur un nombre de données factuelles restreint, en se basant sur des critères plus ambigus, une stabilité environnementale diminuée et un soutien structurel amoindri de leur communauté. » Ce libre arbitre engendre une anxiété intense. Barry Schwartz, un psychologue du Swarthmore College, appelle cette situation « le paradoxe du choix » – l’idée que l’anxiété augmente à mesure que s’amplifie la liberté de choisir.

Peut-être l’angoisse est-elle en un sens un luxe, une émotion que nous ne pouvons nous permettre que lorsque nous ne sommes pas tenaillés par une véritable peur. La liste est longue, des peurs médiévales: peste noire, invasions musulmanes, famine, turbulences dynastiques, conflits militaires permanents. Sans oublier la mort, enfin, telle une épée de Damoclès. L’espérance de vie moyenne au Moyen Age est de trente-cinq ans, et un enfant sur trois meurt avant l’âge de cinq ans: peut-être les Européens d’alors avaient-ils trop de motifs réelles de crainte pour nourrir une quelconque forme d’anxiété, au moins dans le sens freudien, c’est-à-dire névrotique, de cette notion: une angoisse générée de l’intérieur qui se focalise sur des objets que le sujet n’a aucune motif rationnel de redouter. Peut-être nos ancêtres ignoraient-ils pour la plupart l’anxiété névrotique parce qu’une telle anxiété était un luxe que personne ne pouvait se permettre dans une existence brève et difficile. À l’appui de cette conjecture, on citera les études qui révèlent que les habitants des pays en développement connaissent des taux d’anxiété clinique inférieurs à ceux des Américains, en dépit de conditions de vie matériellement plus difficiles.

L’organisation de la vie politique et culturelle au Moyen Age, en outre, était pour une bonne part destinée à minimiser et même à supprimer le genre d’incertitudes auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui. « Dès l’instant de sa naissance, observe le psychanalyste et philosophe Erich Fromm, l’homme du Moyen Age était ancré dans un tout structuré et la vie se trouvait investie d’un sens qui ne laissait pas la moindre place – ni la moindre nécessité – au doute. Chacun s’identifiait au rôle qu’il jouait dans la société. C’était un paysan, un artisan, un chevalier, et non un individu qui se trouvait par ailleurs avoir telle ou telle occupation. » L’une des raisons pour lesquelles la vie au XXIème siècle engendre une telle anxiété est que les rôlessociaux et politiques ne sont plus censés avoir été imposés par Dieu ou par la nature: nous devons choisir nos rôles. De tels choix, montrent les recherches, sont générateurs de stress. Comme Fromm et d’autres historiens l’ont montré, le Moyen Age, si imprégné de peur, de noirceur et de mort qu’il ait pu être, était sans doute moins tenaillé par l’anxiété que nous le sommes aujourd’hui.

Le « vertige de la liberté » qu’implique notre faculté de choisir recèle des implications politiques: il peut générer une angoisse si intense qu’elle va susciter un profond désir de retour aux certitudes réconfortantes des liens sociaux primitifs – l’être humain aspirant à « s’évader de la liberté », selon une formule de Fromm. Lequel voyait précisément dans cette anxiété l’explication de la soumission volontaire de nombreux citoyens allemands à Hitler dans les années 1930. »

« L’un des premiers usages du terme « anxiété » en anglais l’associe à une incertitude chronique: le médecin et piète anglais du XVIIème siècle Richard Flecknoe écrit ainsi que la personnalité anxieuse « se fait du mauvais sang pour un rien »; il dépeint un tempérament « irrésolu qui tergiverse dans tous ses choix comme une balance à laquelle manquerait le poids d’un jugement et qui pencherait d’un côté puis de l’autre… Quand il commence à délibérer, ce processus ne s’arrête plus ». De récentes recherches neurobiologiques ont révélé que l’incertitude active les circuits cérébraux de l’anxiété. L’amygdale d’une personne cliniquement anxieuse est inhabituellement susceptible à l’incertitude. « L’intolérance envers l’incertitude semble le processus central en cause dans les poussées excessives d’inquiétude », affirme aussi Michel J. Dugas, psychologue à l’université Penne State. Les patients souffrant d’un TAG sont, selon lui, « extrêmement intolérants à l’incertitude. » Entre 2007 et 2010, les articles de presse contenant le terme « incertitude » ont augmenté de 31%. Pas étonnant que nous soyons tous si anxieux. »

« Mis à part les sondages et statistiques modernes sur les niveaux de consommation de tranquillisants qui augmentent et déclinent, il n’existe pas d’étalon magique à même de transcender les particularités culturelles de lieu et de temps pour déterminer objectivement les niveaux d’anxiété – laquelle reste d’ailleurs comme toute émotion un phénomène intrinsèquement culturel et subjectif. Mais si l’anxiété découle de la peur et si la peur est une pulsion évolutionnaire destinée à prolonger la survie de l’espèce, alors l’anxiété est sans nul doute aussi vieille que l’espèce humaine. Les humains ont toujours été anxieux, sans exception (même si cette anxiété a pris des formes différentes selon les cultures); un certain nombre d’entre nous, dont le pourcentage a peu varié, ont toujours été plus anxieux que les autres. (…) Ce qui tendrait à prouver que l’anxiété est une constante de la condition humaine. »

«  »Quand vous étiez petit, votre père avait en lui un très puissant « connaisseur », autrement dit une forte propension à s’ériger en juge. Il ne montrait guère de tolérance pour les conduites anxieuses. La vôtre avait le don de le mettre en rage. Il n’éprouvait aucune empathie. Lorsque vous deveniez anxieux, il portait un jugement et voulait régler le problème. Il ne pouvait pas vous aider, tout simplement, à affronter cette anxiété. Il était incapable de vous apaiser. »

Le Dr L. s’est interrompu quelques instants. « Il était d’ailleurs incapable de s’apaiser lui-même. Il jugeait négativement sa propre anxiété. Dans son esprit, l’anxiété est une faiblesse. Elle le mettait en colère. »

Et quid de ma mère?

« Elle était elle-même trop anxieuse pour vous aider efficacement à affronter votre propre anxiété, m’a expliquer le Dr. L. Elle avait organisé sa vie pour essayer de ne pas succomber à l’anxiété. Si bien que lorsque vous deveniez anxieux, elle aussi devenait anxieuse. Dans une entité parent-enfant de ce genre, l’enfant absorbe l’anxiété du parent sans savoir d’où elle vient. Son anxiété est devenue la vôtre, vous ne pouviez pas l’assumer et elle était incapable de vous aider. »

« – Non, vous n’êtes pas condamné, a-t-il répliqué. Nous en savons assez à présent sur la neuroplasticité pour affirmer que les réseaux cérébraux sont en perpétuelle transformation. On peut toujours modifier le logiciel. »

Sont cités parmi les individus connus pour leur penchant anxieux: Freud, Darwin, Proust, Newton, Dickinson, Hume, John Stuart Mill,…

« L’anxiété à elle seule ne fera pas de vous un Prix Nobel, un écrivain prestigieux ou un savant génial. Mais si vous parvenez à dompter efficacement votre tempérament anxieux, celui-ci pourrait bien accroître vos performances professionnelles. Jerome Kagan, qui a passé plus de soixante ans à étudier des individus anxieux, estime ainsi que les meilleurs employés sont justement les inquiets. Au point, assure-t-il, qu’il s’est fait une règle de ne recruter que des assistants au tempérament hyperréactif. (…) À condition de parvenir à éviter de succomber à des troubles anxieux généralisés, « les anxieux sont en général les travailleurs les plus minutions et les amis les plus attentifs. Ces constatations de Kagan sont corroborées par d’autres recherches: une étude de 2012 conduite par des psychiatres du département de médecine de l’université de Rochester a montré que les individus consciencieux et très névrosés étaient souvent plus réfléchis, plus méthodiques, plus axés sur le résultat et mieux organisés que la moyenne. Ce sont en général des professionnels efficaces, « hautement performants » et plus soucieux de leur santé physique que leurs pairs. »

« L’anxiété peut aussi être garante d’un comportement éthique et d’un leadership efficace. Ma femme se demandait un jour à haute voix ce que je pourrais bien perdre si d’aventure je me trouvais complètement guéri de mon anxiété – et ce qu’elle aurait, elle aussi, à y perdre.

« Je déteste ton anxiété, m’a-t-elle dit ce jour-là, et je déteste qu’elle te rende malheureux. Mais s’il y a des traits de personnalité que j’aime et qui sont liés à ton anxiété?

Et si, ajouta-t-elle, franchement et sans détour, une fois guéri de ton anxiété, tu devenais un parfait crétin?

C’est une éventualité plausible – parce qu’ils se pourrait bien que mon anxiété génère une inhibition et une vulnérabilité sociales qui me confèrent une capacité d’empathie supérieure et fasse de moi un partenaire plus facile à vivre que je ne le serais sans cela. On sait que les pilotes de chasse divorcent plus souvent que les autres – un phénomène indicatif d’un niveau d’anxiété et d’un niveau d’excitation autonome très vas. Ces deux traits de personnalité sont certes liés au besoin d’aventure qui les caractérise, mais ils s’accompagnent aussi d’une certaine surdité relationnelle, d’un manque de sensibilité aux indices subtils qu’émet leur partenaire. Les individus anxieux, parce qu’ils ne cessent, à l’affût d’éventuelles menaces, de scanner leur environnement, déchiffrent mieux les émotions et les signaux non verbaux, en général, que les « accros de l’adrénaline ». »

« Dans son essai de 1941 « La blessure et l’arc », le critique littéraire Edmund Wilson évoque le héros sophocléen Philoctète, fils de roi et archer. D’une morsure de serpent au pied il conserve, suppurante et pestilentielle, une plaie qui ne cicatricera jamais mais qui est aussi la contrepartie du don de précision infaillible qui lui a été imparti. Sa « maladie malodorante » est donc inséparable de sa « surhumaine habileté » au tir à l’arc. J’ai toujours été attiré par cette parabole: en elle réside, comme l’écrivait la romancière Jeanette Winterson, « la proximité de la blessure au don », l’intuition profonde que l’insuffisance, la faille qui nous fait honte recèle un potentiel de transcendance, d’héroïsme, voire de rédemption. Mon anxiété reste une plaie jamais refermée qui, par moments, me paralyse et m’accable de honte, mais elle peut aussi représenter, à l’opposé, une source de force et de précieux bienfaits. »

L’essayiste et l’écrivain Samuel Johnson ne cessait de se houspiller et de s’auto-exhorter à se lever plus tôt le matin. Il a pris pendant quarante ans la résolution de se lever avant 8h, mais dans les faits il dormait régulièrement jusqu’à 14h. Il était anxieux et mélancolique.

« Ces autoréprimandes continuelles, jointes à l’estime de soi déficiente qui était par nature la sienne, expliquent l’anxiété dépressive de Johnson et la kyrielle de symptômes psychosomatiques dont il souffrait. Comme l’a écrit son ami Arthur Murphy, le « danger » de l’indolence tenait à ce que « son énergie, faute d’être employée à l’extérieur, se retournait à l’intérieur, avec hostilité, à son encontre. Ses réflexions sur sa propre vie et sa conduite ont toujours été sévères; et du fait de son voeu de pureté immaculée, il a détruit sa propre paix par ses scrupules non nécessaires. » Lorsque Johnson passait sa vie en revue, écrit Murphy, « il n’y découvrait qu’une perte de temps stérile, avec certains dérèglements somatiques et perturbations de l’esprit confinant à la folie. Sa vie, selon ses dires, depuis sa prime jeunesse, a été gâchée par ses grasses matinées; et son péché dominant fut une paresse générale à laquelle il a toujours été enclin et, à un moment de sa vie, presque contraint par une mélancolie morbide et une lassitude de l’esprit. » (…) les écrits de Johnson révèlent « combien la détresse de l’humanité vient de l’inaptitude des individus à avoir d’eux-mêmes une bonne image, et combien l’envie et toutes sortes d’autres maux en découlent ».

(…)

si insatisfait de lui-même qu’il ait pu être, et si sévère se soit-il montré envers sa lassitude et ses grasses matinées qui se prolongeaient jusqu’à deux heures de l’après-midi, Johnson fut pourtant un écrivain extrêmement prolifique. »


La vie intérieure en 10 leçons

Pour être franc, je ne suis pas sûr de vraiment approuver Frédéric Lenoir. On m’a offert son livre « petit traité de vie intérieure », et je trouvais qu’il avait sa place aux toilettes, lieu peu glorieux mais qui assure au moins à l’ouvrage qui s’y trouve d’être lu avec une certaine régularité… L’écriture est clair et les propos sont simples, voire simplistes. Je crois que le but est d’amener un peu de philo et de spiritualité à un large public, dans des ouvrages qui se vendent dans les supermarchés et se lisent sans obstacle. Je suis pas contre, seulement ça perd forcément un peu en brillance et en puissance. J’ai quand même jugé utile de reproduire ici un extrait qui porte sur un de mes thèmes d’angoisse existentielle favori – le choix:

« Avec la question de la liberté se pose la question du choix. Nous vivons en effet dans des sociétés qui nous offrent quantité de possibles. Or, paradoxalement, cette grande liberté de choix peut être perverse et oppressante: l’incapacité de choisir aliène la liberté et l’excès de choix écrase l’individu. Il n’y a pas si longtemps de cela, la naissance conditionnait le destin individuel: on héritait du métier de son père et on se conformait aux modes d’existence de sa catégorie sociale. Aujourd’hui on peut choisir son métier, son lieu de vie, on peut même changer de sexe par opération chirurgicale. Les contraintes du passé n’étaient peut-être pas épanouissantes, mais elles avaient l’avantage d’être rassurantes. Elles offraient un enracinement et des repères stables aux individus. L’éventail des possibles qui se présente désormais à nous, à tous les moments de notre vie peut, à l’inverse, être source d’angoisse. Nous pouvons être parfois tentés de tout accumuler, de ne renoncer à rien: or à vouloir tout entreprendre on ne réussira rien, sinon à vivre dans l’épuisement et la tourmente du non-accomplissement.

L’abondance des possibles peut recéler un autre danger: celui d’être écrasé par la difficulté de choisir et de s’enfermer dans la dépression. Beaucoup de jeunes se retrouvent aujourd’hui devant un dilemme: ils aspirent à se réaliser et à s’épanouir, ce qui est le mot d’ordre de notre monde moderne, et en même temps ils n’arrivent pas à savoir ce qui est bon pour eux, à trouver leur voie, à effectuer les bons choix. Il n’arrivent pas non plus à se discipliner et à devenir suffisamment vertueux pour réussir dans des voies exaltantes, mais exigeantes. Ils aspirent à tout et ne parviennent à rien, ou à pas grand-chose. Du coup, certains n’ont plus goût à rien, tandis que d’autres sombrent dans la drogue ou l’alcool, ils « zonent », vivotent, font un peu de musique ou d’informatique sans jamais aller jusqu’au bout d’un dessein qui exigerait d’eux de persévérer. Ils sont littéralement déprimés.

Le philosophe et histoire Alain Ehrenberg a fort bien montré que si la névrose, c’est-à-dire le conflit psychique entre nos désirs et les interdits moraux, était la pathologie dominante des sociétés occidentales à l’époque de Freud et jusqu’à la fin des années 1960, il en va tout autrement depuis Mai 68 et la libération des moeurs. L’individu ne souffre plus aujourd’hui de trop d’interdits, mais de trop de possibles, d’une injonction de performance et d’autonomie trop lourde. Aujourd’hui, cette forme de dépression, qui touche de plus en plus d’adolescents et de jeunes adultes, constitue l’un des symptômes de l’incapacité à se réaliser, à être soi-même. »

Frédéric Lenoir, Petit traité de vie intérieure


Le scintillement des flocons

La plupart des portraits d’Andreï Makine que j’ai lus mettent en avant son histoire personnelle (quand bien même le principal intéressé tente désespérément de la faire passer au second plan), ainsi que son lien assez unique avec la langue française. De mon côté, j’aime sa prose soignée, légère, et surtout ce sens de l’instant présent capté dans les détails les plus infimes. Il fait preuve d’une attention incroyablement précise. Pour achever le parallèle avec la pratique de la méditation, Makine sait décrire cette expérience de disparition du soi, ce moment où le personnage s’efface et se fond dans le monde.

« Le silence limpide qui régnait alentour la pénétra peu à peu. À côté du perron, la branche que le garçon venait d’effleurer tremblait en déversant un léger voile de cristaux de givre qui s’irisaient dans l’air. Elle ne pensait à rien, mais tout son être sentait qu’elle eût pu rester éternellement sur ce perron, devant ce pré enneigé qui descendait vers la rivière, devant ce lent poudroiement de cristaux qui tombaient d’une branche animée de vibrations déjà invisibles. Oui, rester dans la somnolence ensoleillée de cette matinée qui n’appartenait à aucune année, à aucune époque, à aucun pays. Qui n’appartenait même pas à sa vie, mais à une vie toute autre dans laquelle contempler le scintillement des flocons, en silence, en l’absence de toute pensée, devenait essentiel…

Elle regarda d’autres branches, plus hautes, tendues vers le bleu pâle du ciel, puis celle du bois derrière les murailles de la Horde. Le soleil, encore bas, adoucissait d’un reflet légèrement violine leurs lignes noires et anguleuses. Il lui semblait que jamais avant elle ne s’était sentie aussi mystérieusement proche de ces arbres, de leur écorce, de ces branches nues. Ni aussi intensément exposée face à ce ciel, aussi intensément elle-même face à cette attente immense, patiente…

Le scintillement du givre sinuait toujours dans l’air glacé. Le calme paraissait infini. Et pourtant dans cette luminosité muette on entendait comme un léger tintement ininterrompu – des échos inaudibles se répondaient avec une pureté et une justesse sans faille. L’air à peine rosi, le tracé noir des branches, la voltige des cristaux, la forteresse de la Horde encore dans l’ombre bleue de la nuit, ce soleil qui frôlait la neige au milieu des arbres… Cet équilibre aérien de lumières et de silences vivait, protégeait sa transparence, ne se dirigeait nulle part. Immobile sur le petit perron en bois, elle en faisait partie et se sentait étrangement nécessaire à tout ce qui l’entourait… »

Andréï Makine, Le crime d’Olga Arbélina


Dans le noir le plus noir

« (…) il existe tout de même un salut par les mots, ces mots arrachés à main nue comme anthracite au fond de la mine, dans le noir le plus noir, puis portés à incandescence pour transformer la détresse en cristal. « Connaissance par les gouffres » (un des titres de Michaux) peut-être, mais aussi guérison par le verbe. Et peu importe qu’il constate une défaite inéluctable: on jette l’éponge, on s’efface, on ne veut plus et enfin le monde surgit en vous et vous emporte dans une hémorragie semblable à une grande paix. »

Nicolas Bouvier, L’échappée belle


Complainte de l’écrivain raté

J’ai croisé mon écriture dans un statut facebook

Elle était toute ratatinée, ça faisait peine à voir

Elle m’a dit qu’est-ce que tu branles, regarde de quoi j’ai l’air!

Je lui ai dit ta gueule, ou je m’inscris sur twitter

*

J’ai croisé mon écriture dans un tract militant

Elle faisait des contorsions pour convaincre les passants

Je lui ai dit « kesse tu fous là? On rentre à la maison! »

Elle m’a dit ferme ta gueule, ton loyer c’est moi qui paie ducon

*

J’ai croisé mon écriture dans un article de journal

J’lui ai d’mandé c’quelle glandait parce qu’on pigeait que dalle

Elle m’a dit j’dois bien me parer de tout plein d’atours

T’es bien trop timide quand tu veux parler d’amour

 


Inconnu

Elle me demande si j’ai peur, je lui réponds que non, alors elle dit: « moi aussi j’ai peur ».

(Auteur inconnu, livre inconnu).


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